Vincent Crase, le mystérieux deuxième homme de l’affaire Benalla

Vincent Crase, le mystérieux deuxième homme de l’affaire Benalla

Par Emmanuel Fansten et Ismaël Halissat — 30 juillet 2018 à 21:06

Vincent Crase lors de l’arrestation d’un manifestant, le 1er mai. Photo Greg Looping. Hans Lucas
Le parcours de l’acolyte d’Alexandre Benalla lors des manifestations du 1er mai comporte des zones d’ombre.
Vincent Crase, le mystérieux deuxième homme de l’affaire Benalla
Ce 1er Mai, il est environ 14 heures lorsqu’une luxueuse berline noire entre dans la cour de la préfecture de police de Paris, sur l’île de la Cité. Le véhicule de la flotte de
l’Elysée franchit sans encombre le poste de contrôle. Au volant, Alexandre Benalla, alors adjoint au chef de cabinet d’Emmanuel Macron. Sur le siège passager, son compère Vincent Crase,
agent de sécurité d’En marche. Les deux hommes sont accueillis par le major Philippe Mizerski, un habitué des manifestations, qui va leur servir de poisson-pilote toute la journée. Le rendez-vous
a été convenu quelques jours plus tôt avec le seul Benalla. Intrigué, le major l’interroge donc sur la présence de Vincent Crase. Un simple «collaborateur», le rassure Benalla. Sans chercher à en
savoir davantage, le gradé les accompagne à la salle de commandement, au sous-sol du bâtiment, d’où est pilotée toute l’opération de maintien de l’ordre. Dans la foulée, Benalla et Crase sont conduits
au cœur du dispositif policier, au plus près des affrontements.

Place de la Contrescarpe, Crase, facilement reconnaissable à son crâne rasé, prend une part active à l’interpellation qui va mettre le feu à l’Elysée. C’est lui qui se charge de conduire derrière la ligne
de CRS le jeune homme qui recevra plusieurs coups portés par Benalla. Après avoir tiré le manifestant par le col, Crase le menace d’un coup à hauteur du visage, puis le traîne sur les pavés. Comme l’a révélé
Libé, le quadragénaire est aussi impliqué dans une autre interpellation, trois heures plus tôt, dans le jardin des Plantes, qui a donné lieu, lundi, à l’ouverture d’une nouvelle enquête. Equipé cette fois d’un
brassard «police» autour du bras, Crase donne des ordres à un groupe de manifestants. Quelques secondes plus tard, on aperçoit Benalla pointer du doigt la jeune femme qui filme la scène. Puis tout devient flou.
La manifestante hurle tandis que son ami est violemment plaqué au sol. Il sera interpellé et placé deux jours en garde à vue avant d’être relâché sans la moindre poursuite. Lundi soir, Mediapart et France Info
ont publié une nouvelle vidéo prise au Jardin des plantes, dans laquelle on voit Crase et Benalla, portant l’un comme l’autre un brassard «police» et interpellant un autre manifestant (lire ci-dessus). Directement
impliqué dans ces trois interpellations, Crase est jusque-là resté très discret. Depuis sa mise en examen le 22 juillet, notamment pour «violences en réunion» et «immixtion dans l’exercice d’une fonction publique»,
il ne s’est pas exprimé publiquement. Ni lui ni son avocate n’ont souhaité répondre à nos questions. Pas plus que la direction d’En marche et son président, Christophe Castaner, qui doit être auditionné ce mardi au Sénat.

«Se mettre au vert»
Officier de réserve de gendarmerie pendant des années, Crase a aussi baroudé dans la sécurité privée. Selon nos informations, il a décroché en 2013 une première carte professionnelle de détective privé auprès du
Conseil national des activités privées de sécurité (Cnaps), l’organisme qui délivre les autorisations. L’année suivante, il obtient une nouvelle carte de «protection physique des personnes» qui lui permet cette fois
d’exercer comme garde du corps. Cette dernière casquette lui vaudra d’être recruté en 2016 par En marche aux côtés de son ami Benalla. Les deux hommes, qui fondent la même année une éphémère Fédération française de la
sécurité privée, ne se quitteront plus jusqu’aux événements du 1er mai. Le soir même, la vidéo circule sur les réseaux sociaux. «Regarde, c’est Alex et Vincent !» s’exclame-t-on dans les couloirs d’En marche. Mais aucune
sanction n’est prise. On demande simplement au salarié de «se mettre au vert» quelque temps.

Du côté du commandement militaire de l’Elysée, en revanche, la sanction est immédiate. Comme il l’a fait savoir devant la commission d’enquête de l’Assemblée, le général Eric Bio-Farina décide d’exclure «quasi immédiatement»
Vincent Crase, qui a rejoint en novembre 2017 la garde républicaine de l’Elysée en tant que réserviste. Etait-il pour autant autorisé à participer comme observateur aux opérations de maintien de l’ordre ? «Absolument pas […].
Il a agi de son propre chef», a précisé Bio-Farina. Lorsque l’affaire éclate, mi-juillet, les images choquent d’autant plus que Crase apparaît armé sur les nombreuses photos et vidéos qui circulent. Pourtant, comme l’avait révélé
Libé, le salarié de LREM n’a aucune autorisation de port d’armes, ce qui lui vaut d’être aussi mis en examen pour «port prohibé d’arme de catégorie B» (armes à feu). Dans son rapport, l’Inspection générale de la police nationale
(IGPN) précise qu’il bénéficiait d’une autorisation dans le cadre de la campagne présidentielle, mais que celle-ci est «caduque» depuis juin 2017. «Aucune demande de prolongation n’a été sollicitée», précise le rapport.

Stand de tir
Avant d’être reconnu publiquement, Crase a retrouvé le petit bureau de la sécurité d’En marche. Selon un proche, il a effectué quelques sorties «en protection de Christophe Castaner,
avec son arme à la ceinture. Il avait un vrai sentiment d’impunité». Avec un autre agent de la petite équipe «sécu» dirigée par Pierre-Yves Baratier, ex-militaire reconverti dans la sécurité,
Crase s’entraîne depuis quelques mois dans un stand de tir privé à Paris, Tir 1 000, dans le XIIIe. Quel était le statut exact de Crase à En marche ? Selon nos informations, l’ex-officier de
gendarmerie ne dispose d’aucune habilitation de dirigeant de société de sécurité privée. La seule entreprise qu’il a fondée, spécialisée dans le conseil, ne lui permet aucunement d’intervenir
sur l’opérationnel : il peut être salarié comme agent de sécurité, mais n’est absolument pas autorisé à sous-traiter ses services comme prestataire. C’est pourtant bien ce qu’il semble avoir
fait lors de la campagne, selon deux factures adressées à En marche et contenues dans les MacronLeaks. Selon ces documents datés de février et mars 2017, la nature des prestations de Crase pour
le parti, payés 12 289 euros, ne souffre guère d’ambiguïté : «gestion du dispositif de sécurité», «sécurisation du QG», «sécurisation des déplacements». En juin 2018, Crase a bien adressé une
demande d’agrément dirigeant au Cnaps, refusée en raison d’un dossier incomplet. Benalla, qui a fait la demande au même moment, a de son côté obtenu son agrément en juillet, quelques jours avant
que l’affaire n’éclate. Existe-t-il un lien entre cette demande et le projet de réforme de la sécurité présidentielle, dans les tuyaux depuis quelques mois ? Avant les événements du 1er mai,
Crase se targuait auprès de ses proches de rejoindre «l’Elysée à la rentrée». Un projet désormais contrarié.